Ethnoconsulting
AVEUGLES VS BORGNES : QU’EN DIRE ? 1ère partie
Les représentations négatives ou bancales vont bon train au sujet des borgnes. Nous proposons ici un parallèle avec la cécité complète étudiée par Michel Terestchenko dans son livre publié aux éditions de la Découverte Voir le monde autrement, la cécité expliquée aux voyants ou à ceux qui se croient tels. Il nous permet de lever en partie le voile sur une situation oculaire peu connue et minorée alors qu’elle tient une grande place dans la société, au vu du nombre supposé de personnes atteintes…
Nous reprenons ici quelques extraits qui nous semblent porteurs pour aborder ce comparatif. Nous vous conseillons bien sûr la lecture complète de cet excellent livre…
– M. Terestchenko: Après avoir lu ou plutôt écouté le manuscrit, [ils] avaient pris conscience de certains aspects de leur condition, peu éclaircis jusqu’à présent (p.12) :
Ethnoconsulting© : Les entretiens que nous menons actuellement démontrent le silence entretenu concernant la «borgneté». Les borgnes ne se sentent pas reconnus en tant que tels, ce silence sociétalement imposé les obligeant à développer des formes de suradaptation pour parvenir au niveau demandé. L’étude que nous menons est aussi destinée à rendre légitime le parcours de vie visuelle « tronqué » engendré par cette pathologie. Et à donner voix à tous ceux à qui on a demandé de la taire afin de ne reconnaître que l’œil valide.
– M. T. : Avoir, en outre, à supporter le regard des autres qui vous renvoie en permanence à une condition dont, en réalité, ils ignorent tout […] est pire encore (p.12) :
- E© : Les préjugés sont monnaie courante pour les borgnes aussi. Leur œil sain étant privilégié par rapport à celui qui est aveugle, ils sont souvent confondus avec les pirates parfois sanguinaires qui écumaient les mers du sud ou bien avec un Wackford Squeers cher à Charles Dickens, quand on en demande une représentation. Mais après tout, pourquoi ne porteraient-ils pas, sans être sources de potentielles stigmatisations, un bandeau sur l’œil au lieu d’une prothèse douloureuse et pas forcément bien réalisée ? Ce bandeau serait plus reposant pour eux. Mais la symbolique construite par des personnes non directement concernées serait peut-être tout aussi lourde à porter et les doigts accusateurs plus nombreux que les bienveillants penseraient…
– M. T. : Angoisse comparable à l’effrayante descente d’un chariot au fond de la mine (p.17) :
E© : Perdre potentiellement la vue est une peur ressentie par tout un chacun, encore plus quand ce phénomène de perte se révèle réel: l’angoisse étreint les borgnes qui connaissent ou perçoivent, en partie, la cécité, qui connaissent déjà les problématiques qui lui sont liées dans différents domaines. Ils craignent le pire et mettent en place des anticipations, des palliatifs pour tenter de se rassurer et croire à une continuité oculaire: conserver cet œil valide qui les maintient – pour combien de temps encore ?, se disent-ils – à un niveau proche des «clairvoyants». Qui les fait être acceptés comme des interlocuteurs à part entière même s’ils restent pour certains des « demi-portions »…
Ce dérivé de « clairvoyance » est-il d’ailleurs un mot approprié ? Voir clair est une donnée purement physiologique et certainement pas, à notre sens, anthropologique, sociétale, comportementale. Celui qui voit clair n’est pas forcément un «clairvoyant», il peut être plein de préjugés et être bien « sombre » dans ses manières de faire…
– M. T. Parmi les déficients visuels, il convient premièrement de distinguer les aveugles congénitaux […] de ceux qui, ayant perdu la vue plus tard dans la vie […] ont eu une expérience visuelle du mode (p.20) :
E© : La monophtalmie / monocularité / cyclopie / amblyopie unilatérale (au fait quel est le substantif de l’adjectif borgne ? Borgneté ? Borgnitude ? Borgnerie ? Donnons un nom !) provient d’une malformation, d’une maladie, d’un accident et touche les bébés, les enfants, les adultes quel que soit leur âge. Ce qui frappe chez le borgne congénital, c’est le néant qui occupe une partie de son corps et de son cerveau tout au long de sa vie. Il ne s’agit pas d’un vide (M. T.) mais d’une partie de lui qui n’existe pas. Cette expérience que font certainement les aveugles précoces, est inconnue de ceux qui voient ou qui ont vu de leurs deux yeux. Cette partie plongée dans la cécité est exempte de matérialité, il ne s’agit pas de noir, d’obscurité, il n’y a simplement rien, c’est le néant.
- Un exemple ? Tourner à droite (pour la cécité œil droit) d’une manière franche, serrée, est très compliqué. Le cerveau ne s’engage pas dans ce néant, comment peut-il prendre en compte quelque chose qui n’existe pas pour lui ? Alors le cycliste, malgré lui et sa volonté de tourner court, freine en urgence, met pied à terre. Le skieur quant à lui plonge dans la neige pour s’arrêter. Tous deux sont perdus dans cet espace tronqué. Il leur faut faire des exercices répétés pour arriver à tourner correctement… Et encore c’est loin d’être gagné…
Nous invitons les neurobiologistes à se saisir des problématiques vécues par les borgnes pour mieux comprendre les mécanismes mis en jeu dans la demi-cécité qui nous paraît fort peu étudiée.
Ethnoconsulting© est légitime pour servir de sujet d’étude. Contactez-nous pour en discuter et agir.
Nous poursuivons le comparatif avec différents points mis en exergue par Michel Terestchenko dans un autre article, la semaine prochaine. Nous vous remercions de rester au rendez-vous !