Ethnoconsulting
AVEUGLES VS BORGNES : QU’EN DIRE ? 2ème partie
Nous poursuivons notre conversation avec Michel Terestchenko, philosophe et écrivain. Notre modeste contribution cherche à faire intégrer au débat la voix des borgnes, touchés eux aussi par la cécité. Nous l’alimentons également de l’intérieur…
– M. T. Parmi les déficients visuels, il convient premièrement de distinguer les aveugles congénitaux […] de ceux qui, ayant perdu la vue plus tard dans la vie […] ont eu une expérience visuelle du mode (p.20) :
- La monophtalmie / monocularité / borgneté / cyclopie / amblyopie unilatérale (au fait quel est le substantif de l’adjectif borgne ?) provient d’une malformation, d’une maladie, d’un accident et touche les bébés, les enfants, les adultes quel que soit leur âge. Ce qui frappe chez le borgne congénital, c’est le néant qui occupe une partie de son corps et de son cerveau tout au long de sa vie. Il ne s’agit pas d’un « vide » (M. T.) mais d’une partie de lui qui n’existe pas.
Cette expérience est inconnue de ceux qui voient ou qui ont vu de leurs deux yeux. Cette partie plongée dans la cécité est exempte de matérialité, il ne s’agit pas de noir, d’obscurité, il n’y a simplement rien, le cerveau ne l’a pas enregistrée. Par exemple tourner à droite (pour la cécité œil droit) d’une manière franche, serrée, est très compliqué. Le cerveau détecte un néant et ne s’y engage pas, si bien que le cycliste freine en urgence, le skieur plonge dans la neige pour s’arrêter, comme pris de panique. Il leur faut faire des exercices répétés pour arriver à tourner correctement… Et encore c’est loin d’être gagné… Des recherches en neurobiologie sur ces particularités seraient intéressantes à mener, non ?
– M. T. L’absence, souvent, d’informations sur les moyens disponibles d’accompagnement et de prise en compte, leur insuffisance également, la restriction des activités qui en découle […], le poids du regard des autres… (p.22) :
- Plus d’un borgne se plaint de ne pas être reconnu(e) dans sa demi-cécité, situation qui engendre des problématiques invalidantes, par l’administration ou le corps médical. Certains arrivent à avoir une RQTH (Reconnaissance de la Qualité de Travailleur Handicapé), d’autres non. D’autres se font virer du club de randonnée parce que descendre sur un sol en relief demande un peu plus de temps à un borgne pour analyser cérébralement les distances et les performateurs sans lunettes n’aiment pas attendre… Ou bien doivent abandonner leur passion de la scène car la défiguration d’un visage empêcherait de percevoir avec justesse les émotions retranscrites sur cette partie du corps. Comment est perçue cette violence sociétale, ce rejet du non conforme, du non commun ? La société prendrait-elle en compte l’œil qui lui convient quand ça l’arrange ? Mais le borgne a aussi deux yeux !
– M. T. Protestation et entrée en résistance (p.23) :
- La borgneté, par sa non reconnaissance institutionnalisée, mérite une entrée en résistance, un refus du déni, une exigence de respect de la condition tronquée, une prise en compte médicale, cognitive approfondie, etc. ! Il n’est pas humain de dire à des parents d’élever leur enfant atteint « comme s’il n’avait rien » et de laisser cet enfant se débrouiller seul avec ses problématiques, et en plus de lui imposer le silence.
Nous poursuivons dans une 3ème partie nos réflexions sur la condition borgne, la semaine prochaine. Si vous avez envie d’approfondir le sujet, n’hésitez pas à vous procurer les deux livres mentionnés dans ces deux premiers articles, un de Michel Terestchenko et l’autre de moi-même ! Nous vous remercions de votre fidélité !