Ethnoconsulting
AVEUGLES VS BORGNES : QU’EN DIRE ? 3ème partie
Existe-t-il une culture borgne comme « une culture sourde », tel que le développe Thomas K. HOLCOMB dans son livre Introduction à la culture sourde (éditions Érès) ? Ne serait-il pas temps aux borgnes de sortir de leur silence et de se manifester comme étant une entité à part entière même en ayant une vision tronquée ?
– Michel Terestchenko : Les personnes aveugles ou déficientes visuelles […] sont absentes, à de très rares exceptions près, du monde politique, médiatique et artistique (p.24) :
- Ethnoconsulting© : Ce qui nous frappe, c’est que bien souvent, ceux qui parlent du handicap à de hauts niveaux ou à la tête de services dédiés ne sont pas des handicapés. Tant mieux pour eux, bien évidemment. Mais comment peuvent-ils être des porte-paroles crédibles quand ils ne perçoivent la pathologie que d’un point de vue abstrait, par ouï-dire sans la vivre dans leur chair, concrètement ? Pensent-ils que les « handicapés » n’ont pas les compétences nécessaires pour exercer des métiers à forte responsabilité ? Bien sûr, il leur est demandé d’intervenir, de témoigner mais pas de prendre en mains une politique RSE, un programme européen… Les handicapés restent en bas de l’estrade, les autres, valides, se partagent le haut de l’affiche…
- Quand nous cherchons, dans le cadre de notre étude, à rentrer en contact avec des borgnes via des organismes dédiés ou entités médicales, nous essuyons trop souvent des refus de contact de la part de ceux qui ne sont pas directement concernés, juste des intermédiaires, arguant du fait que, soi-disant, les borgnes ne voudraient pas être interrogés… Ne transposez-vous pas vos préjugés et impressions sur eux en répondant à leur place ?
M. T. : Participer au monde de l’art et à pouvoir produire des expressions esthétiques qui ne sont pas contraintes par les diktats de la vue (p.28) :
- E© : L’interrelation change à ce niveau-là. Ce n’est plus l’artiste qui se met au niveau du spectateur mais le contraire, ce dernier devant se mettre à la portée de ces expressions artistiques non habituelles pour lui.
- Ethnoconsulting© cherche à développer des actions artistiques particulières pour faire connaître la borgneté, éduquer à elle, la faire prendre en compte dans ses justes problématiques et limites. Par exemple, nous cherchons des mécènes intéressés pour soutenir un travail chorégraphique sur ce sujet, la création d’une pièce de théâtre, d’un livre jeunesse et / d’une BD adultes, d’un prix littéraire, d’une ligne de mode bandeaux de pirate, etc. Les idées ne manquent pas !
Elles vous enthousiasment vous aussi ? Alors contactez-nous, parlons-en !
M. T. : Sortir de l’ignorance et changer le regard des voyants sur les déficients visuels afin que les déficients visuels changent le regard qu’ils portent trop souvent sur leur condition et sur eux-mêmes (p.29) :
- E© : Les borgnes ne doivent plus chercher à cacher, à faire taire leur œil mort mais au contraire accueillir la vie, certes mouvementée mais réelle, que celui-ci amène dans leur quotidien. Il leur faut l’imposer aux yeux de ceux qui voient mieux qu’eux, ne plus être réduits seulement à leur œil valide, réducteur de leur condition d’être. Les borgnes ne se plaignent pas et ne cherchent pas à être considérés comme des êtres « diminués », ce qui n’est pas toujours simple à revendiquer quand ostracisme et préjugés leur tombent dessus…
M. T. : Peut-on seulement ignorer qu’on ne voit pas et n’éprouver, à l’endroit de cette condition naturelle, aucun sentiment de manque et de privation ? (p.32) :
- E© : Le borgne, lui, sent le manque car il peut comparer entre le côté aveugle pour lequel un manque s’est créé et le côté valide qui lui indique une complétude. Il est au milieu d’un gué, vers quel côté aller ? Il vit avec son « néant » qui fait partie d’un vivant.
Exposer l’ambiguïté de vécu d’un borgne, l’étudier, en rendre compte représentent une gageure intellectuelle qui se heurte aussi aux préjugés de ceux qui ne veulent pas mettre cet « entre-deux » à la lumière de la connaissance.
Le livre de Michel Terestchenko contient plusieurs dizaines de pages, il est dense et ces quelques annotations ne reflètent pas la profondeur de son propos sur la cécité.
Nous aurons l’occasion de revenir sur les recherches que nous continuons à mener…