Ethnoconsulting

LA SÉMIOTIQUE AU SERVICE DE L’APPRENTISSAGE DES LANGUES

UN PONT ENTRE FRANCE ET CHINE ?

Apprendre le français en Chine ou le mandarin en France, c’est bien. Décoder les systèmes de sens qui structurent l’autre culture, c’est mieux… C’est la thèse défendue par la Dre Marie-Nathalie Jauffret et Yuh-Fen Su-Hostein, enseignantes-chercheuses à l’International University of Monaco, dans leur article paru dans Synergies Chine (2015).

La langue ne fait pas tout

L’enseignement des langues s’est longtemps concentré sur la grammaire, le lexique et la phonétique. Or, à mesure que les apprenants progressent, ils se heurtent à quelque chose d’insaisissable : des gestes, des couleurs, des chiffres, des objets qui signifient autrement de l’autre côté de la frontière culturelle. Un couturier qui ignore que le vert est mal perçu sur les scènes de théâtre françaises, un marketeur qui place un 4 sur un packaging destiné au marché chinois, sans savoir que si (四, quatre) sonne comme si (死, mort), prennent des risques réels. Ce ne sont pas des anecdotes : ce sont des accidents sémiotiques.

C’est là qu’intervient la sémiotique, définie classiquement comme la science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale. Héritée des travaux de Saussure sur la sémiologie et de Peirce sur le signe, elle permet de décrypter les systèmes de signification implicites qui traversent toute culture : images, symboles, gestes, couleurs, chiffres, objets du quotidien.

符号学在语言学习中的应用*

*Titre de cet article traduit en chinois simplifié grâce à Deepl traduction

Une expérience pédagogique au croisement des disciplines

L’originalité de la démarche présentée dans l’article tient à son ancrage pratique. À l’International University of Monaco, trois enseignantes, spécialisées respectivement en français, en chinois et en sciences de l’information et de la communication, ont conduit une coopération pédagogique expérimentale auprès d’étudiants issus de plus de 80 nationalités. L’objectif : intégrer l’analyse sémiotique directement dans les cours de langue.

Les résultats sont éloquents. Confrontés à des exercices d’analyse de visuels, d’affiches ou de symboles culturels, les étudiants mémorisent plus rapidement le lexique, s’investissent davantage et développent une curiosité active pour l’autre culture. L’approche touche à quelque chose d’intime : traditions, superstitions et/ou croyances et déclenche un engagement émotionnel propice à l’apprentissage.

Le signe comme outil anthropologique

Ce qui rend cette approche particulièrement pertinente pour un regard anthropologique, c’est qu’elle traite la langue non comme un code neutre, mais comme un territoire culturel. Chaque signe est le produit d’une histoire, d’une cosmologie, d’un rapport au monde. L’éventail chinois (san 扇) qui évoque la séparation, la couleur rouge (hóng 红) associée au bonheur, la banane dont le sens glisse du fruit à l’insulte en passant par l’expression populaire « avoir la banane » : autant de points de friction symbolique qui révèlent, en négatif, les structures profondes de chaque culture.

En ce sens, la sémiotique n’est pas un simple outil pédagogique. Elle constitue une véritable méthode d’investigation culturelle, accessible à des non-spécialistes, et capable de rendre visible ce qui, précisément, reste ordinairement invisible : le sens partagé, tacite, incorporé.

Une piste pour les professionnels de l’interculturel
Les auteures concluent en invitant les enseignants de langues à collaborer avec des spécialistes en sciences de la communication et en sémiotique. L’enjeu dépasse la salle de classe : dans un contexte de globalisation et de plurilinguisme, réduire les incompréhensions culturelles passe par une éducation au sens — au sens propre comme au sens figuré.

Former des professionnels capables de lire les signes d’une culture étrangère, c’est finalement les armer pour construire des relations durables, fondées non sur la seule performance linguistique, mais sur une compréhension mutuelle authentique.